• Juliette Matha

Bastien Beaufort, le terroir dans l'assiette

Mis à jour : oct. 7


Docteur en géographie et directeur adjoint de l’entreprise Guayapi, Bastien Beaufort est aussi l’un des meneurs du mouvement Slow Food. Portrait d’un homme passionné et engagé pour un monde plus juste et respectueux de l’environnement.





Guayapi et le Warana en héritage


Fondée en 1990, par sa mère Claudie Ravel, la société Guayapi débute en prenant part au projet Warana initié par les Indiens Sateré Mawé. Ce projet a pour objectif de commercialiser la plante éponyme, en respectant la forêt amazonienne et le principe de commerce équitable. Si vous n’avez jamais entendu, ou vu de Warana, il est plus probable que vous connaissiez son nom occidental : le guarana. Ce fruit, riche en guaranine -une molécule proche de la caféine , est utilisé en Occident dans les boisson énergisantes. Il est aussi très populaire au Brésil, où la boisson à base de guarana est considérée comme un remontant pour la santé. En effet, celui-ci a de nombreuses vertus. Il améliore notamment la mémoire et la concentration.


Cultivé de manière ultra-productiviste et non respectueuse de l’environnement, le guarana est vendue à des prix très faibles au Brésil, par des multinationales, qui sont en situation de monopole.

Ces prix sont trop bas pour les Indiens Sateré-Mawé qui, profondément attachés à leurs traditions et à la protection de l’environnement ne souhaitent pas utiliser de pesticides ou de graines génétiquement modifiées. Guayapi achète donc le guarana aux Sateré Mawé à un prix équitable, 10 fois le prix moyen du marché conventionnel, et leur permet de produire le guarana à leur manière, mais aussi de s’affranchir des aides financières de l’État et des ONG.


Les problématiques que le peuple amérindien rencontrent, Bastien Beaufort les connaît bien, puisque dès ses 7 ans, il a pu visiter l’Amazonie et rencontrer les Sateré-Mawé. Il a ensuite réitéré l’expérience à l’âge de 13 ans, puis à l’âge de 17 ans sans ses parents. Il commence ensuite à travailler pour Guayapi, à temps partiel en tant qu’étudiant à l’âge de 16 ans, bien qu’il ait toujours participé à la promotion de l’entreprise. Pendant son master en Économie et Administration à l'Institut Supérieur de Gestion, à l’âge de 20 ans, il commence à travailler à mi-temps pour Guayapi. Parallèlement il publie en 2008 un livre sur le produit phare de Guayapi, qui s’intitule « Le Guarana, trésor des Indiens Sateré Mawé. Mythes fondateurs, commerce équitable et biodiversité » aux éditions Yves Michel.




Initiations en Amérique du Sud

A l’âge de 21 ans, il part en échange universitaire à Lima au Pérou. En parallèle, il travaille en Amazonie pendant un an avec les Indiens Shipibo, grâce à l’ONG Cœur de Forêt. Avec eux, il participe par l'intermédiaire de son poste chez Guayapi, à la mise en place d'une filière de superaliments, de plantes aromatiques mais aussi de cosmétiques. Bastien reprend ensuite des études et suit d’abord un master en Sciences Sociales à l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine. Il continue ensuite sur un Doctorat en Géographie, qui lui permet de partir un an en Amazonie. Grâce à toutes ses expériences, Bastien a pu découvrir le point de vue des populations autochtones sur la nature, mais aussi de s’approprier et de comprendre les travaux anthropologiques de Philippe Descola :


« Certes, les humains cultivent les plantes, mais les plantes font aussi tout pour être cultivées par ceux-ci. Par exemple, le tabac, à l'origine uniquement présent en Amérique, a colonisé la terre en quelques siècles et est maintenant présent dans 170 pays. Comment ? C'est simple, la plante a mis en place des stratégies pour être cultivée. Par exemple, par ses molécules, que l’homme apprécie ingérer, mais aussi par ses semences qui sont extrêmement productives, et donc plus intéressantes à domestiquer que d'autres plantes méconnues de la forêt amazonienne. Cette vision est celle que quasiment toutes les populations autochtones et traditionnelles du monde entier partagent : les végétaux, tout comme les minéraux et les animaux, font preuve d’agentivité, d’intelligence, tout autant que nous les humains. Nous faisons partie d’un tout en interaction dynamique et constante. »


Activiste chez Slow Food

Suite à la publication de son livre et au retour de ces voyages, Bastien s’implique dans le mouvement Slow Food . Crée en 1986 par l’italien Carlo Petrini, le mouvement défend une alimentation "bonne, propre et juste ". Autrement dit, respectueuse de l’environnement et des écosystèmes, mais aussi juste de la production jusqu'à la distribution mais qui reste savoureuse. Slow Food prône aussi au sein de son manifeste, le droit de ralentir et le droit au plaisir. Pour Slow Food, « La vitesse est devenue notre prison et nous sommes tous atteint du même virus : la « Fast Life » qui bouleverse nos habitudes, nous poursuit jusque dans nos foyers, nous conduisant à nous nourrir de Fast-Food. » Ces valeurs font sens pour Bastien, qui rejoint alors Slow Food en tant que délégué jeune lors de l'un leurs plus gros événements, Terra Madre. Cet événement a pour objectif de réunir des milliers de petits producteurs et de leur donner une voix.


Par ailleurs, Slow Food cherche aussi à préserver les Sentinelles. Une Sentinelle, c’est un produit artisanal de qualité, potentiellement en voie d’extinction et qui est réalisé selon des pratiques traditionnelles et respectueuses de l'environnement. L’inscription en tant que Sentinelle permet au produit d’être préservé et valorisé et à ses productrices et producteurs d'être soutenu-es.

Bastien a participé à l’inscription du Warana sauvage des Indiens Sateré Mawé en tant que Sentinelle, mais aussi à celle d’autres produits commercialisés par Guayapi.


Au sein de Slow Food, il a également participé activement à la création du mouvement jeune, le Slow Food Youth Network et est maintenant un des coordinateurs de ce réseau. Par ailleurs, il est aussi co-président du groupe Slow Food Paris-Région. Si Bastien s’est autant investi au sein de Slow Food, c’est parce qu’il est profondément convaincu que « l’alimentation est un puissant outil de transformation sociétale, puisque c’est un besoin vital auquel on est tous obligé de répondre. » Il considère aussi que « la fast food entraîne la destruction des écosystèmes, qui s’accompagne de la destruction des cultures et des savoirs-faire »


Co-fondateur de Disco Soupe

Bastien est aussi l’un des cofondateurs du mouvement Disco Soupe, une aventure qui a commencé en 2012 en France . Importation du concept allemand de la « Schnippel Disko », qui signifie littéralement « émincer en dansant », la Disco Soupe a pour objectif de sensibiliser au gaspillage, à travers l’organisation d’évènements festifs et conviviaux. Lors des Disco Soupe, les participants réalisent que «Tous les légumes qu’ils sont entrain de manger, devaient à l’origine partir à la poubelle. Pourquoi ? Parce qu’ils ne sont pas jolis, ou plutôt parce qu'ils ne correspondent pas aux normes esthétiques de l'agro-industrie. Ou bien parce qu’il y a eu un problème de stockage, par exemple une barquette qui ne respectait pas les standards, alors c’est toute la cagette qui doit partir à la poubelle. C’est complètement absurde. »


La Disco Soupe rend un grand service à la société. Elle combat le gaspillage alimentaire, crée de la convivialité et du lien social, mais permet aussi de s’éduquer. Cependant, Bastien Beaufort estime que la Disco Soupe est aussi un très grand investissement pour ceux qui l'organisent et, nécessiterait un modèle économique durable pour assurer la pérennité de l'événement. Pour le moment, seule la municipalité de Lima a mis en place et finance une version locale de la Disco Soupe, intitulée "Manos a la Olla" qu'on peut traduire par l'expression française la main à la pâte.

En revanche, le concept est repris à l’international par Slow Food et par d’autres associations, chaque année notamment à l'occasion du World Disco Soup Day : la Journée Mondiale de la Disco Soupe.

L'année dernière plusieurs centaines de Disco Soupes furent organisées simultanément dans 80 villes et 40 pays sur les 4 continents du globe.



Ralentir au Sri Lanka

Pour Bastien, ralentir passe aussi par la méditation. C’est avec Slow Food et la Foresterie Analogue qu’il s’est intéressé au Bouddhisme. " Slow Food parle du respect que l’on doit donner à la nourriture, et nous invite à méditer sur le sens de se nourrir" nous dit-il. De son côté, la rencontre avec le Dr Ranil Senanayake, fondateur de la Foresterie Analogue - un système de sylviculture qui imite les forêts matures d’origine - fut déterminante. "La Foresterie Analogue m'a enseigné deux choses, à la fois opposées et complémentaires, sur l’expérience du temps et de la méditation : tout d’abord, le temps des forêts n’est pas le temps humain. C’est donc l’apprentissage à la fois de la lenteur et de l'altérité. Mais en même temps, une Forêt Analogue commence à agir comme une forêt, par exemple en séquestrant le dioxyde de carbone et en produisant de l'oxygène, au bout de 7 ans seulement. Cela signifie que l’on peut reconstituer les écosystèmes du monde entier très rapidement si l’on dirige notre énergie vers cela." nous apprend Bastien.


"C’est en approfondissant tous ces sujets – intelligence du végétal, populations amérindiennes et savoirs indigènes en Amérique du Sud, valeur et histoire de l'Amazonie, Slow Food, Disco Soupe et Foresterie Analogue, que j’en suis finalement arrivé à m’intéresser au Bouddhisme comme philosophie et pratique » déclare t-il. Ainsi, au Sri Lanka, où il part tous les ans grâce aux activités de Guayapi, il a eu la chance d’expérimenter la méditation, à plusieurs reprises, auprès du Docteur Ranil Senanayake mais aussi au sein de centres spécialisés bouddhistes. “Les fondamentaux de la méditation bouddhiste reposent sur l’observation, de soi bien sûr mais aussi sur la contemplation de la beauté du monde qui nous entoure, des plantes et végétaux notamment. Le Bouddha Gautama a par exemple atteint l’illumination - état où les souffrances s’arrêtent, par le fait que l’homme arrête de se réincarner- en restant une semaine à méditer devant un arbre, à l’âge de 35 ans *. (...) La méditation pour moi, c’est chercher à penser comme un végétal, pas dans le sens végéter, mais dans le sens s’inspirer de leurs mode de fonctionnement parce qu’ils sont un modèle de durabilité pour les humains. » affirme le jeune activiste.


Même si Bastien considère que pour lui, en tant qu'entrepreneur et parisien, il est assez difficile d’incorporer la méditation comme discipline quotidienne, telle que ses professeurs le lui ont enseigné - en pleine nature, il explique que ce n’est cependant pas une condition nécessaire et qu’il est possible de méditer dans des lieux bruyants, même au sein d’une grande ville. Par exemple, il conseille “si on a pas le temps, de méditer en prenant le temps de mastiquer, de manger lentement, c’est d’ailleurs une technique de méditation enseignée dans le bouddhisme. Et en prenant le temps, même infime, de contempler toute la beauté du monde qui nous entoure.”




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