• Elodie Morre

Ces auteurs qui prônent l'oisiveté


Ne dit-on pas que l’oisiveté est la mère de la philosophie ? Le mot oisiveté tire son origine du mot otium qui était, dans l’antiquité grecque et romaine, réservée aux personnes qui avaient loisir de se cultiver et de faire de la rhétorique au gré de leurs envies. Ces activités gratuites de la pensée et de la contemplation étaient alors considérées comme nobles à la différence du travail, associé à la servitude. Si l’oisiveté n’a pas toujours été connotée de manière positive, la preuve avec Kafka qui écrivait « l’oisiveté est le commencement de tous les vices » en 1917 dans son journal, de nombreux auteurs, cependant, ont fait l’éloge de l’ennui, du « ne rien faire ».

Si la valeur de leurs mots et de leurs idées n’a de cesse d’interpeller l’Homme sur sa condition et son existence, quid de la paresse ? Après lecture de nombreux articles sur le sujet mais faute de temps imparti pour évoquer l’ensemble des travaux, et, après avoir été convaincues nous aussi à notre tour par les bienfaits de l’oisiveté, nous vous livrons ici quelques pensées déployées par des auteurs, théoriciens, philosophes …







Un livre qui ressort unanimement pour traiter de ce sujet est sans conteste « Oblomov » de Gontcharov, écrivain russe, qui à lui tout seul prône l’oisiveté, et en fait son personnage principal.

En effet, toute la journée et chaque jour Oblomov reste couché sur son divan, rêvant et aspirant à un meilleur monde sans bouger de chez lui. Longtemps ce roman fut érigé comme une satire mordante de la politique Russe. Cependant, certains philosophes contemporains comme Emmanuel Lévinas notamment, ont envisagé la paresse du héros non comme un vice mais comme une sagesse, un acte de résistance.


Jean d’Ormesson, philosophe illustre et fortement apprécié pour ses partitions de mots passionnées, à son tour croyait fortement à la beauté de l’oisiveté. Lors d’un passage sur un plateau de télévision, en 1959, il a l’audace de raconter à quel point il prône l’ennui car pour lui « la paresse c’est merveilleux (…) c’est le sommeil de la conscience… » .

Il écrit un texte sur son envie de rédiger un éloge de l’ennui et de la paresse dans son bouquin « Qu’ ai-je donc fait ? » que nous vous conseillons d’aller dévorer. Selon lui : « la paresse, rien de plus clair, c’est la mère des chefs d’œuvre » car « il y a quelque chose de mieux que de s’agiter, c’est s’ennuyer ».

Cependant, il reste très clair sur l’idée qu’il ne prône pas l’éloge de ne rien faire, non il préfère « l’oisiveté pour éviter de s’éparpiller dans des activités qui vous prennent du temps plutôt que de vous livrer à l’activité principale. »





La paresse se mue alors en un terrain fertile et propice à la connaissance de soi, facilitatrice d’introspection et de retour à soi qui semble aujourd’hui nécessaire. Rousseau et Sénèque déjà abordaient cette thématique dans leurs réflexions philosophiques.

Rousseau le premier, prône un retour aux essentiels, il aime marcher dans la nature pour mettre en ordre ses idées et apprécie penser au gré du vent et abandonner, s’il le faut, certains de ses travaux afin de suivre constamment « le caprice du moment. » Il décrit d’ailleurs merveilleusement cet état de paresse, en faisant l'éloge de la lenteur par ces mots d’esprits: « l’oisiveté me suffit, et, pourvu que je ne fasse rien, j’aime encore mieux rêver éveillé qu’en songe….. « L'oisiveté que j'aime n'est pas celle d'un fainéant qui reste là les bras croisés dans une inaction totale, et ne pense pas plus qu'il n'agit. »… « J'aime à m'occuper à faire des riens, à commencer cent choses et n'en achever aucune, à aller et venir comme la tête me chante… »

Proust, de son côté en titrant son livre « À la recherche du temps perdu » pourrait nous faire croire à un récit d’une course folle mais ce cher Swann fait de l’oisiveté sa plus grande qualité, presque un art de vivre. En outre, Jean D’ormesson nous livre la confidence suivante à propos de l'écriture de cette oeuvre :« Proust aurait renoncé aux chroniques du snobisme et aux raout dans le grand monde pour se claquemurer chez lui » et faire ainsi naître ces héros du quotidien comme Swann, Odette, Françoise, le baron de Charlus…


Pouvons-nous terminer cet article sans évoquer le personnage le plus emblématique, portant haut le drapeau de l’ennui et de la paresse, à savoir Gaston Lagaffe ? Ce héros du quotidien représente pour de nombreuses générations l’exemple parfait du paresseux heureux…Relire quelques-unes de ses extravagantes histoires pourrait nous permettre de nous délecter simplement d’un peu d’espièglerie.

Alors est-il urgent de pratiquer l’oisiveté au regard de ces lectures ?


L’oisiveté, c’est l’opportunité de laisser couler le temps, de nous laisser bercer dans ses bras sans en prendre la mesure réelle, pourvu qu’elle nous permette juste de développer notre imaginaire, et d’ériger alors en art cette activité au même titre que la peinture, la musique ou une pratique sportive… Il semble urgent de réapprendre dans notre société à accepter de ne rien faire parfois, pour être au plus près de l’instant présent, et de ce qu’il a à nous offrir. Et si la paresse nous renvoie à l’idée première de naviguer le vent dans le dos sans contrainte aucune, elle peut être aussi une belle arme de résistance pour contrer la folle cadence imposée par notre époque…

Vous trouverez ici quelques pistes de bouquins à explorer pour méditer sur l’importance de "ne rien faire " :


L’art de l’oisiveté, Hermann Hesse

Eloge de l’oisiveté, Sénèque

La paresse, Joseph Kessel

Du bon usage de la lenteur, Pierre Sansot

À la recherche du temps perdu, Proust

Gaston Lagaffe, André Franquin