• Juliette Matha

Ces néo-paysans qui veulent créer l'agriculture de demain


Pour nourrir l’ensemble de la population en 2050, la production alimentaire devrait augmenter de 70%. C’est un défi considérable pour les agriculteurs, qui prennent peu à peu conscience des limites de l’agriculture classique. L’appauvrissement des sols, la diminution de la biodiversité et la pollution des cours d’eau n’en sont que quelques exemples. Mais quelles sont nos alternatives ?



Agriculture biologique ? Agroécologie ? Permaculture ?

Pour François Léger, chercheur agricole, les permaculteurs sont pour le moment des cas particuliers, mais ce sont « ces cas particuliers qui feront l’agriculture de demain ». Mais alors, que font ces permaculteurs de si prometteur ? Et quelle est la différence entre l’agriculture biologique et l’agroécologie ? Pour commencer, l’agriculture "bio" est par définition, une agriculture qui n’utilise pas d’intrants issues de la pétrochimie. Autrement dit, elle n’utilise donc pas d’engrais chimiques, de pesticides ou de graines OGM.


La différence que l’on peut faire avec l’agroécologie est, que cette dernière va plus loin que l’agriculture biologique. Selon Pierre Rabhi, son créateur, « elle considère que la pratique agricole ne doit pas se cantonner à une technique, mais envisager l’ensemble du milieu dans lequel elle s’inscrit avec une véritable écologie. Elle intègre la dimension de la gestion de l’eau, du reboisement, de la lutte contre l’érosion, de la biodiversité, du réchauffement climatique, du système économique et social, de la relation de l’humain avec son environnement… » Autrement dit, l’agroécologie est une pratique agricole qui s’inspire des lois de la nature.

La permaculture, quant à elle n’est pas seulement une pratique agricole, son objectif est de créer des installations humaines durables et résilientes, qui accompagne les citoyens à créer un mode de vie plus écologique et solidaire. “L’idée n’est pas de produire beaucoup, mais de favoriser avec une diversité de plantes et d’animaux” déclare Perrine et Charles Hervé-Gruyer, propriétaires de la ferme du Bec Hellouin qui fait référence en France, en terme de permaculture.





La vie de permaculteurs, une vie difficile mais pleine de sens


De plus en plus de Français se tournent vers cette voie. C’est le cas de Thibault et Elsa, couple de journalistes parisiens. Après plusieurs remises en question, ils ont décidé de changer de vie. « Parce que même si le journalisme essaie parfois de toutes ses forces, il ne change rien au monde, ou si peu par rapport à l’investissement qu’il requiert. Alors nous avons décidé de prendre les choses en main. De vivre pour ne pas avoir de regrets. De redonner du sens à notre quotidien. Cette quête de sens qui nous avait orientés vers le journalisme. » déclarent-ils à l'association Néo Agri.


C’est cette quête de sens qui a aussi poussé Alexandre à débuter sa ferme autonome dans la région d’Aix en Provence. Il nous explique que la permaculture lui a appris deux valeurs importantes : la débrouillardise et l’autonomie. Elle a aussi modifié son rapport au temps, et lui a permis de prendre conscience que dans notre société actuelle, notre perception est biaisée. « On veut tout avoir rapidement, en un clic on peut obtenir ce que l’on veut avec de l’argent. Ce rapport au temps est complètement faussé» dit -il. Grâce à la permaculture, Alexandre est heureux de reprendre le temps de vivre, en ayant plus conscience du monde qui l’entoure et du temps qui s’écoule, mais aussi de nourrir ses proches et ses voisins.


Mathilde, productrice de plantes aromatiques et médicinales en Picardie, à l'origine de la chaîne Youtube “Les Plantes de Mathilde”, nous rappelle aussi que l'image du permaculteur, qui n’interviendrait pas ou très peu sur ses cultures, est fausse : “certaines personnes, en faisant des raccourcis, peuvent penser que la permaculture est quelque chose d’assez facile. Comme si la nature était naturellement et spontanément bonne et productive. En réalité, la nature l’est uniquement si l’on se contente de cueillette sauvage et non de culture. Mais pour réussir celle-ci sans appauvrir les sols, il est nécessaire d’avoir quelques bases en agronomie. Quelqu’un qui cultive de la même manière chaque année, ne faisant aucune rotation, c’est à dire en mettant toujours ses plantes aux mêmes endroits et n'apportant aucune matière organique, risquerait d'appauvrir son sol. Or le sol est la base cruciale de toute culture et de tout écosystème.”


L’appauvrissement du sol peut être une conséquence d'une agriculture conventionnelle, qui penserait les cultures à court terme, ce qui serait alors contre-productif. De plus, cette fragilisation du sol, au-delà du fait qu’il n’entretienne pas un écosystème sain, participe aux inondations et aux sécheresses.


Natacha et Angélique, propriétaires d’une ferme dans le Périgord, racontent les difficultés et leurs moments de doutes au mouvement Colibri : « L’année dernière quand j’étais dans le rang et que je plantais des mottes de terre comme ça, sèches, on avait le dessus des doigts tout pelé, presque en sang, moi je pleurais. Je me disais : « Mais qu’est-ce qu’on fout là quoi ? Mais qu’est-ce qu’on a fait ? On reprend notre camion, on trace notre route, on garde notre liberté ! Dans quoi on est parties ? J’ai eu des gros coups durs. » raconte Natacha. Mais ces deux maraîchères sont aussi convaincues de l'intérêt de leur pratique, et ont réussi à surmonter ces difficultés. “ Il y a toujours une rencontre, un documentaire, un livre qui dit « ah ouais, en fait, si on fait ça, c’est super bien ».”





La permaculture, est-ce vraiment viable ?

Est-ce que toutes ces difficultés, au-delà de répondre à une quête de sens, valent le coût ?

Le laboratoire Sad-apt, commun à l’Institut National de Recherche Agronomique et de Agro Paris Tech a mené son enquête . Pendant quatre ans, ils se sont penchés sur la ferme du Bec Hellouin, une référence nationale en termes de permaculture. Les résultats montrent que le modèle de la ferme est rentable, puisque le revenu horaire est de 5,4 à 9,5 euros, pour une semaine de 43 heures, ce qui permet à ses propriétaires d’obtenir un salaire mensuel net de 900 à 1570 euros. Selon l’INRA, ce revenu agricole « “apparaît tout à fait acceptable, voire supérieur, au regard des références couramment admises en maraîchage biologique diversifié”. Ces résultats sont d’autant plus intéressants lorsqu’on sait que 20% des agriculteurs n’ont pas pu se verser de revenus en 2017.

Pour François Léger, c’est grâce à l’intensification que cette ferme est un succès : « En cultivant une très petite surface avec le maximum de soin et de productivité, sans perdre d’espace, ni de temps de culture » déclare t-il.

Bien que cette agriculture soit viable, Mathilde Perrichon estime de son côté que “mettre en place un système permacole est compliqué sur de grandes surfaces, à moins d’avoir beaucoup de main d’oeuvre. Pour que l’agriculture permacole soit aussi productive, il faudrait mettre beaucoup plus de personnes qui travaillent dans les champs. Je pense d’ailleurs que cela va évoluer de cette manière.” précise-t-elle. La limite à la permaculture est donc humaine, à nous de la repousser.