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  • Elodie Morre

L'art de chiner, passe-temps oisif

Pour beaucoup d’entre nous, chiner revient à nous imaginer un scénario : un dimanche matin, très tôt, trop tôt, l’aube comme seule amie, l’air frais qui embrasse nos joues, et nous voici prêts à braver notre fatigue pour aller dénicher « la perle rare ». Mais aujourd'hui, de nouvelles façons de flâner au milieu de jolies trouvailles existent.




Les brocanteurs, les chineurs, les antiquaires, les curieux, les lèves tôt, les joggeurs, les passionnés d’histoire, les amoureux des bonnes affaires, les « qui se laissent porter », les « en allant chercher les croissants », les consciencieux, les amoureux de détails qui feront la différence, les observateurs, les collectionneurs … les effluves des brocantes attirent depuis très longtemps tout type de citoyens qui souhaite acquérir un ou plusieurs objets "usagés".


Le terme "chiner" a connu une évolution intéressante en France. Et comme son étymologie l’indique, la Chine n’est pas étrangère à sa venue en France. Et pour cause : les modèles de tissus et d’étoffes de Chine importés en France étaient faits de soie colorée. Et l’action de teindre et de tisser des fils de différentes couleurs est appelée « le chinage ». Le terme passe ensuite à la brocante quand les colporteurs et chiffonniers vont de ville en ville vendre ou trouver des occasions.


Selon Anne Gabrielle Roland Gosselin, dans un article du Figaro magazine : « leur regard ne balaye non plus les objets tissés de différentes couleurs mais toute « perle rare » qui pourrait trouver de la valeur à leurs yeux. Et cela devient un métier. »


Les objets ont une histoire, et c’est souvent notre rapport à eux qui les valorise. Avoir chiné le précieux, l’avoir trouvé caché là, derrière d’autres bibelots, à nous tendre les bras, rend notre lien à lui plus fort. Nous ne parlons pas là d’un attachement purement matérialiste mais, comme nous l'a confié Madeleine du site La lune Décoration, de « l'impact qu’un objet peut avoir sur notre monde ».

Aujourd’hui, et encore plus pendant cette période sombre, l’intérêt pour notre intérieur, pour l’habitat revêt une importance capitale à nos yeux, parfois même salvatrice. En effet, notre intérieur se raconte, et nous aimons lui murmurer quelques nouvelles histoires en lui présentant de nouveaux personnages, ici les objets, qui créent un nouveau chapitre.


Époque connectée oblige, depuis quelques années, nous assistons à l’expansion voire l’explosion de comptes sur les réseaux sociaux qui proposent leurs services de « chine ». Plus besoin de se lever aux aurores le dimanche matin pour débusquer le vase, la table basse qui ornera notre intérieur et qui engagera auprès de nos convives de belles conversations animées.

En effet, de plus en plus, la société veut du relief, du vécu jusque dans ses assiettes. La brocante 2.0 connait alors un franc succès. Mais qui se cache derrière ces comptes Instagram ? Comment cette activité autrefois dominicale et réservée aux initiés et passionnés a t-elle pu devenir accessible à tous ? Le digital a-t-il redonné un second souffle aux étales des brocantes ?



Nous sommes allées à la rencontre de certains passionnés qui érigent cet art de chiner en art de vivre et qui se muent en chasseurs de trésors pour notre plus grande joie. Difficile d’aborder l’art de chiner sans évoquer la start-up Selency. Leur crédo : « Vos meubles ont une histoire, la vôtre ». Charlotte Cadé, la créatrice, est passionnée de décoration et a créé en 2014 BrocanteLab (marketplace de mobiliers vintage mettant en relation des brocanteurs et des particuliers). Devenue aujourd'hui Selency, l'entreprise est un exemple de réussite, et cela en 6 ans. Dans une interview donnée à « Welcome to the jungle », la créatrice évoque ses idées novatrices. Débordant d’énergie dans ce qu’elle entreprend, elle insuffle à ses équipes le goût du challenge et de la culture d’entreprise forte.



Des comptes plus intimistes existent aussi et ils sont nombreux à distiller leur passion de la chine et des beaux objets du quotidien… Ils vendent en ligne leurs trouvailles, et nous permettent de créer l'intérieur de nos rêves tout en contribuant à l'essor de la seconde main. Nous avons pu échanger avec trois d’entre eux, Madeleine qui se cache derrière La lune Décoration, Agathe de 3615 Buffet et Jéremy de ChairChaise. Tous les trois ont à cœur de prendre soin des objets, et de proposer des produits au juste prix à leur clientèle. Un lien étroit se crée d’ailleurs souvent entre eux, car la vitrine que leur offre les réseaux sociaux leur permet de dessiner leurs univers et de se dévoiler un peu plus.



La Lune


La Lune est un site internet et un compte Instagram baigné de douceur, de photos aux inspirations scandinaves, qui prônent le retour à l’artisanat. Sa créatrice, qui évoque avec une tendresse fine son affection particulière pour ses « merveilles » chinées l’exprime aisément « quitte à créer de nouveaux objets, autant qu'ils soient faits par quelqu'un qui a pris plaisir à le faire, qui est valorisé pour cela, qui a conscience de l'impact environnemental de sa production et qui utilisera le plus possible des matériaux durables ». Mettre en exergue l’existant et encourager l’artisanat qui respecte les valeurs écologiques sont deux objectifs très importants pour elle. Cet engagement se ressent dans son univers. Madeleine, qui reste constamment à la recherche « d’une harmonie à nourrir » garde précieusement en son cœur « la conscience de l'impact qu'un objet a sur le monde : des matériaux utilisés, qui l'a produit, comment, du voyage qu'il a fait pour nous parvenir, que cette histoire peut être bien jolie, et que ce dont l'on s'entoure peut nous procurer de la joie. » Elle décrit sa pratique de la « chine » comme une douce mélodie et nous berce d’envies en proposant des meubles qui ont une histoire et qui sont en lien avec ses profondes valeurs.


Son site regorge de pépites qu’elle propose régulièrement et elle a même créé une revue papier conçue comme un beau livre, déjà un bel objet qui « souhaite interroger la notion d’habiter. Habiter un espace intime, un espace commun… » Son mantra : « se construire un nid pour soi et les siens, s’entourer de beaux objets, réapprendre à faire de ses mains, dans des quantités raisonnables, avec la conscience de l’impact de chacun de ses gestes. »




Chairchaise


Dans un autre registre, Jéremy a créé le compte Instagram Chairchaise, qui comme son nom l’indique, propose une boutique en ligne d’assises. Son goût pour la chine a surtout commencé avec celui pour la musique, la guitare notamment, « sa glorification des instruments, des amplis, du vintage ...» et donc l’achat de matériel inhérent à cette passion qui permet d’accéder au son voulu, souhaité, idéalisé !

« Quand je faisais de la musique c’était vraiment le combat analogique versus numérique. J’ai choisi mon camp. »


Mais alors pourquoi les chaises ? Jéremy trouve cet objet du quotidien "génial. C'est un objet que j'affectionne beaucoup". Ce dernier évoque ce passe-temps comme une passion, et comme une envie de proposer des supers chaises pas chères et qui ont encore de belles années devant elles pour peu « qu’on en prenne soin ». Finalement, ce passionné de trônes, de fauteuils et autres assises se surprend à trouver que le numérique a su là aussi trouver sa place et « révolutionner l’art de chiner ».







3615 Buffet


Pendant le premier confinement, Agathe a développé le compte Instagram 3615 Buffet. La jeune femme, passionnée de cuisine, proposait alors des recettes sur Instagram et présentait ses plats dans des belles assiettes. Les gens lui demandaient régulièrement d'où elles venaient. À ce moment là, elle travaille pour le Fooding, le site de recommandation de restaurants, et en touche un mot à une collègue, avec qui elle créera le compte, et commencera à vendre de la vaisselle chinée.


Agathe aime l'idée de mettre un certain temps à compléter sa petite collection, plutôt que d'acheter sa vaisselle dans des grandes enseignes d'ameublement. Cette attirance pour la vieille vaisselle, Agathe la tient de sa grand-mère. À l'origine, il y a d'abord cette fascination pour les buffets. Elle raconte "aussi loin que je remonte dans mon enfance, cette passion me vient de ma grand-mère. J'ai passé tous mes étés chez elle en famille. C'est elle qui m'a transmise ma première passion : manger ! Et elle a toujours servi ses succulents plats dans de la belle vaisselle qui était soigneusement rangée dans ces deux énormes buffets. Le buffet a donc pour moi un double sens : les grandes tablées de ma grand-mère et l'endroit où elle range sa vaisselle. J'ai donc toujours aimé la vaisselle, celle de ma grand-mère et donc la vieille vaisselle". Enfant, elle passe d'ailleurs tous ses étés à chiner de la vaisselle avec sa mère dans les villages voisins. "Le soleil, les cigales qui chantent, l'accent du sud des brocanteurs : c'est devenu un rituel si cher à mes yeux. Un moment suspendu, un moment où on prend du temps pour faire ce que l'on aime avec les gens que l'on aime" se souvient-elle.






Si les gens sont attirés par ces « concepts stores » d'un nouveau genre, ils demandent souvent des boutiques physiques. Ce doit être sûrement, à défaut d’être le dénicheur, pour apprécier le contact et toucher les objets… parce que chiner c’est aussi toucher du doigt une nouvelle manière de penser notre chez soi, et projeter à son contact la place déjà toute faite qu’il aura aussi au creux des souvenirs vécus dans nos nids. La solution 2.0 est cependant une alternative intéressante, surtout en plein confinement. Selon Agathe de 3615 Buffet, "dans ce contexte si particulier, les gens ont besoin de se raccrocher à des souvenirs agréables, à des bons moments. Et pour beaucoup de personnes, la vaisselle chinée c'est se transporter chez ses grands-parents ou dans sa vieille maison de vacances. C'est donc un accès au bonheur."

Il existe une multitudes de sites consacrés à la revente d’objets chinés, créés par des passionnés ou professionnels. Nous vous conseillons d’aller faire un tour sur leurs boutiques virtuelles… Voici une liste non exhaustive de comptes à suivre : @maisoncomposée, @hortensiavente @camilleda_vintage, @brocantillages, @labelemmaus, @atelier_melienne


L'occasion de faire les brocantes, au chaud depuis votre canapé !