• Juliette Matha

Le slow sex, quand la passion prend son temps

Sommes-nous aujourd'hui trop impatients lorsqu'il s'agit d'amour et de désir ? Avec le boom des sites puis des applis de rencontres, suivi d'un confinement puis de la naissance de la distanciation sociale, les codes de la drague sont chamboulés. Comment vit-on la passion en 2020 ?





Ils sont nombreux à se retrouver un peu perdus. Certains adeptes des Tinder et autres applis à la promesse d'une rencontre immédiate ont dû stopper net toute tentative de rapprochement depuis le mois de mars dernier. Cette contradiction frappante entre le sexe facile, accessible grâce à la technologie, et la privation subite du droit au roulage de pelles sans conséquence nous a poussés à nous interroger sur notre vision de la passion amoureuse.


Au centre de nombreux ouvrages et de nombreux films, la passion est un sujet qui passionne. Elle est bien souvent brûlante, pressée. Pourtant, elle naît parfois d'une longue attente, d'un jeu de séduction qui annonce les prémices de ce dénouement tant espéré : se retrouver au lit. À l'ère du tout, tout de suite, la passion prend-elle encore son temps ?


Cette période particulière nous donnerait-elle l'occasion de faire renaître une passion qui se construit, moins charnelle et moins immédiate ? C'est le cas de Floriane, qui pendant le confinement, a débuté une relation épistolaire avec un voisin : "pendant le confinement, une forme d'entraide est née dans mon immeuble. J'ai donc appris à mieux connaître mes voisins. L'un d'entre eux a proposé un jour de faire les courses pour ceux qui le souhaitaient, pour limiter les déplacements. Il a donc laissé des mots dans nos boîtes aux lettres. J'y ai répondu, puis nous avons échangé des mots par boîtes aux lettres interposées, de plus en plus souvent, en y ajoutant des anecdotes. Nous continuions à nous croiser de temps en temps, mi-amusés, mi-gênés. Nous nous plaisions, c'était évident. Après le déconfinement, j'ai fait le choix de déménager en province. Nous avions la possibilité d'échanger nos numéros, mais nous avons finalement préféré continuer à nous écrire sur du papier, et depuis, nos échanges sont beaucoup plus "intimes". Nous ne savons pas encore quand nous nous verrons, pour le moment, on fait durer le plaisir de l'attente..."





Prendre son temps pour faire naître la passion donc. Mais une fois le rapprochement physique arrivé, conserve t-on l'envie d'y aller mollo ? Le "slow sex" serait-il un énième terme marketing, inventé pour parler d'une chose pas si nouvelle, mais parfois désuète : la tendresse ? À l'heure de l'omniprésente performance, même au lit, l'envie de douceur serait-elle perçue comme une forme de faiblesse ?


Lisa Wisznia, co-auteure du spectacle Sexpowerment pense "qu’il est facile de tomber dans les clichés et les archétypes de ce qu’est le sexe, au cinéma. Et dans le porno le sexe c’est « comme ça » et ça pourrit la vie de beaucoup de gens qui cherchent à reproduire ce qu’ils voient pour rentrer dans des cases. Il est moins simple d’être profondément à l’écoute de nos désirs réels."


Concrètement, le mouvement du slow sex a été lancé au début des années 2000 aux Etats-Unis, par Nicole Daedone, une adepte de la "méditation orgasmique" assez controversée. Pourtant, les pratiques de l'éveil de l'esprit pour atteindre l'extase, comme le tantrisme par exemple, sont ancestrales. Nous n'avons rien inventé. Mais le "slow sex" doit-il se résumer à une pratique, une technique ? Ou est-ce quelque chose de bien plus inné ?


Selon Lisa, "le slow sex c'est l’idée de faire l’amour en prenant son temps. La base de ça, c’est l’écoute, l’écoute de l’autre, de soi, de l’instant. Essayer de percevoir ce que je désire m’incite forcément à ralentir. Pour pouvoir improviser et ne pas suivre un schéma préconçu, un ordre, une méthode. M’écouter, écouter l’autre, nos désirs, envies, élans, c’est s’ouvrir à l’instant, mettre les capteurs en marche, sensoriels, émotionnels. Le slow sex m’inspire l’idée d’un lâcher prise total aussi, je sais on utilise ce terme tout le temps, mais lâcher prise, c’est arrêter de regarder l’heure, tacher de débrancher son cerveau et quitter toute forme de volonté.  Du coup, je crois que le slow sex me renvoie à l’animalité, à quelque chose de très spontané et très organique. Faire l’amour avec son corps, ses sensations, et non pas avec sa tête."


Cette année encore, le "body positive" a gagné du terrain, notamment sur les réseaux sociaux. Des comptes Instagram comme ely_killeuse ou gaelleprudencio prônent l'acceptation de soi, ses rondeurs, sa cellulite, de son corps tel qu'il est. Et ce avec beaucoup de bienveillance. Cette tendance aussi oeuvre à changer l'idée que nous nous faisons de la "performance sexuelle". Et ça soulage également les hommes. Loin des stéréotypes de beauté, plus près de la réalité, ils déconstruisent l'idée de la "femme parfaite" qui s'est imposée à eux à travers la culture pop ou la publicité. Ils sortent alors d'une sorte de compétition parfois installée avec leurs potes ou leurs collègues, en quête du plus beau profil. "Et ça fait du bien", confirme Walid, un jeune homme qui nous a confié avoir la sensation de ne plus se laisser surprendre par une rencontre qui ne cocherait pas des critères qu'il s'imposait inconsciemment.


Donc en effet, dans ce domaine aussi, "ralentir et quitter l’idée de réussir ou de performer permet sans doute une sexualité plus joyeuse et plus libre" conclut Lisa Wisznia.