Vivre autrement, la décroissance comme philosophie de vie ?

Dernière mise à jour : 22 déc. 2020


Faudrait-il changer sa manière de vivre radicalement pour enfin “trouver” du sens dans sa vie ? Faudrait-il être un militant “ardu” de la décroissance pour pouvoir justement trouver une direction à l’existence humaine ? De plus en plus d’actifs réfléchissent, testent, optent pour des changements de vie radicaux… Ces évolutions peuvent débuter souvent par une remise en question de l’intérêt qu’ils ont pour leur travail, par la signification de leurs réelles envies, et pour beaucoup, par le besoin de revenir aux sources. Et si finalement redonner du sens à sa vie c’était aussi se dire, parfois, que c’était mieux avant ?






Penser la décroissance


Les fêtes de Noël nous renvoient toujours à notre rapport au temps, à cette course effrénée que la fin d’année nous impose. Et s’il est bon d’apprendre à ralentir et à profiter de ces instants (hors contexte sanitaire actuel bien évidemment... en famille ou entourés la plupart du temps) le tourbillon de la vie peut vite nous envahir et nous laisser déborder. Surconsommation, course à la réussite sociale, ravages de la pollution, crise sanitaire, baisse des revenus... certaines personnes, militantes ou non, font ce douloureux constat et décident de stopper cet élan. Cette prise de conscience serait une défense, une réaction presque épidermique, pour préserver l’avenir des générations futures. La notion de réparation reste à entendre et pour cela certains individus passent à l’acte et changent de direction de vie.



Les décroissants, qui sont-ils ?


S’il est difficile de chiffrer exactement l’ampleur de phénomène, des études américaines notamment, où déjà 20% de la population serait concernée contre plus de 10 millions en Europe démontrent l’importance significative de cette démarche. Ces citoyens sensibilisés par cet élan peuvent être appelés les “décroissants”, les “créatifs culturels”, les “consom’acteurs”, ou les adeptes du “downshifting” qui veut dire littéralement “simplicité volontaire” . Qu’importe le terme usité, ces mots nous montrent les voies alternatives possibles et envisageables dans le but de contrer certaines injonctions sociétales inhérentes à un étouffement des “individus dans cette société dévorée par les objets et la technologie” selon le psychanalyste Jean-Pierre Bigeault.



Une notion à affiner


Vincent Liegey, ingénieur, chercheur et objecteur de croissance prône une transition démocratique et sereine vers de nouveaux modèles de société basés sur la décroissance, la convivialité et l’autonomie. Selon lui, le terme décroissant ne doit pas être amalgamé avec celui de “survivaliste” : ”le survivaliste est une denrée rare dans nos réseaux. les décroissants croient en la sobriété et au besoin de relocalisation mais dans une approche collective qui ne repose en aucun cas sur le repli de la loi et le rejet de cette dernière.”


Sans vouloir politiser le débat et le rendre abscon et riche de non-sens, tant les échanges pourraient être vastes et divers, il reste important de garder en mémoire l’idée première : celle de vivre autrement et de reprendre en main son mode de vie, le rendre plus sain et plus en harmonie avec ses valeurs .

Ceux qui ont sauté le pas et qui ont amorcé ce changement de vie parlent de “reprendre racine”, de refaire corps et coeur avec la terre et ce qu’elle a nous apporte de plus précieux, créant ainsi une continuité avec l’histoire de nos ancêtres. Selon Kim Pasche, trappeur, archéologue expérimental et auteur, qui vit la moitié de l’année dans le Yukon au Canada, où il travaille auprès des peuples premiers de la région : “les savoirs traditionnels sont des prétextes pour relire notre histoire et à travers cette dernière, notre relation au monde.” Pour ce Vaudois de naissance, la nature “n’est pas qu’une ressource, elle doit être considérée comme un être à part.”






La décroissance serait surtout à considérer comme un engagement en actes qui trouve sa cohérence au niveau local notamment. Une recherche d’équilibre en somme ? C’est en effet cette quête d’une homéostasie : celle qui permet à l’homme de préserver ses paramètres biologiques, sociaux, intimes face aux modifications des éléments qui émergent, extérieurs à lui. Les décroissants, pour faire face à cela se délestent de “ l’avoir” pour se concentrer beaucoup plus sur “l’être” et sur le "faire", faire avec cette société, faire sans, faire avec moins, faire mieux et surtout faire autrement.


Loin des discours collapsologistes qui oeuvrent pour penser et envisager une nouvelle société face à son possible (et inévitable?) effondrement, les personnes qui se disent décroissantes veulent trouver un nouveau point d’ancrage. dans lequel revenir au plus près de la nature, de soi, s’auto satisfaire et créer de ses mains ne seraient plus un leurre mais une nouvelle évidence. Ils inversent alors les manières de penser. Une fois ce processus enclenché, les besoins matériels deviendraient moins nécessaires, remplacés par une richesse intérieure. Cependant, il reste important de bien mettre en exergue l’idée première qui est de ne pas se retirer du monde totalement. Au contraire, comme expliqué dans l'article sur le sujet de Psychologie magazine, l'idée est "d’aller à la rencontre des humains, chacun se sentant partie intégrante d’un tout et non plus maître arrogant de la planète”. Dans ce même article, Luce Janin-Devillars psychanalyste clôture en déclarant: “l’éducation, la socialisation, le vivre avec les autres, le religieux au sens premier de religare, “relier”, sont là pour nous humaniser, nous conduire vers une créativité aussi propre que possible.”


Pour finir, évoquer la décroissance nous amène aussi à aborder furtivement la notion d'anthropocène, nouveau terme pour parler de l'ère contemporaine que nous vivons, fondée sur l’idée que depuis 200 ans les activités humaines ont profondément modifié les cycles de la nature. Pour certains politologues, c'est une ère d’accélération qui brille de mille feux, mais le XXIème siècle sera celui de la descente énergétique. Face à cette rupture profonde dans l’histoire des temps, adopter un autre modèle que le productivisme s’impose d’urgence. Ces réflexions sont à retrouver dans l'ouvrage : "Penser la décroissance, politique de l’anthropocène" sous la direction d’Agnès Sinaï.



Pour aller plus loin, nous vous conseillons de visualiser certains documentaires comme “L’avoir ou l’être” d’Ercih Fromm, ou encore “Le triathlon historique” de Nicolas Vannier.



Crédit photo : Eszter Sara Cseh for Haute Punch magazine